Le 13 novembre 2015, Ariane Theiller, 24 ans, a perdu la vie dans l’attentat du Bataclan, sous les balles des terroristes. Une vie interrompue trop tôt. Un événement tragique qui a profondément bouleversé sa famille. Depuis 10 ans, sa mère, Viviane, se bat pour préserver sa mémoire. Rencontre avec une femme d’une force et d’une humanité exceptionnelles. Lorsque l’on sonne à la porte de Viviane Theiller, on ne peut pas ignorer le prénom de sa fille. Même si dix ans se sont écoulés, le nom d’Ariane est toujours inscrit sur la sonnette, aux côtés de ceux de ses frères et de sa mère. Six lettres : Ariane. «J’avais mis cette étiquette depuis mon emménagement en août 2015», explique la sexagénaire avec un sourire triste, en nous accueillant dans sa maison perchée sur les hauteurs de Besançon. «Je ne me permets pas d’effacer son prénom. Elle reste ma fille, elle est toujours là. Ce n’est pas du déni. Elle a le droit d’être sur l’étiquette». Le 13 novembre 2015, Ariane Theiller, 24 ans, a été tuée au Bataclan, victime des balles des terroristes islamistes alors qu’elle assistait au concert des Eagles of Death Metal. Comme 89 autres personnes innocentes, elle a été arrachée à sa famille, à ses amis, à ses collègues, de la manière la plus tragique et injuste qui soit. Face à la mort de sa fille, Viviane aurait pu s’effondrer. Mais aujourd’hui, à l’âge de 69 ans, son seul souhait est de continuer à parler d’Ariane, qui vit intensément dans son esprit et dans son cœur. «Elle était un soleil», murmure sa mère. «Elle représentait la vie, la tolérance, l’ouverture d’esprit, la gentillesse. Ariane vit en moi, je la porte en moi». Ce devoir de mémoire envers sa fille, «pour que l’on se souvienne d’elle et pas seulement des noms des assassins», est une responsabilité que Viviane prend à cœur. Cette sexagénaire dynamique et au regard pétillant, ancienne professeure de lettres, a accepté de nous recevoir pour évoquer avec émotion et dignité le souvenir d’Ariane. Ariane avait un visage enfantin, des yeux rieurs sous des cheveux roux mi-longs, un sourire laissant entrevoir une petite fossette. Sur plusieurs photographies exposées chez Viviane, le visage d’Ariane dégage une joie de vivre évidente. En servant une tasse de thé, sa mère se remémore. «Elle était surprenante quand elle était petite, dans son propre monde. Ariane était naturelle, authentique, curieuse et passionnée. Elle était maladroite, faisait des erreurs, ce qui la rendait encore plus attachante». «Ariane aimait la musique», poursuit Viviane, les yeux brillants. «Elle a commencé par la clarinette avant de se passionner pour la guitare. Elle jouait bien, elle était talentueuse. Elle aimait aussi voyager et dessiner». Viviane, la force d’une femme debout, sortait d’un master en édition, était fan de super-héroïnes et voulait se lancer dans les Comics. Biberonnée aux Beatles, Ariane s’est ensuite passionnée pour le metal et le hard rock. «Quelques jours avant le 13 novembre, elle était venue à Besançon», se souvient Viviane. «Elle sortait d’un autre concert, qu’elle n’avait pas vraiment apprécié. «Heureusement, je vais bientôt voir les Eagles au Bataclan. Ca va être génial, du bon rock» m’avait-elle dit». Cette funeste journée du 13 novembre 2015, Viviane Theiller est donc rassurée. Elle part courir, comme à son habitude. Bricole le calendrier de l’avent d’Ariane, «qui avait cette année des motifs de chouette». Et part se coucher, vers 22h. Avant d’être appelée par son fils aîné, Stéphane. Il habitait lui aussi à Paris. Il a dit, «il y a du grabuge, mais rassurez-vous, moi, je suis à l’abri, je ne risque rien». Et immédiatement, j’ai dit, «mais et Ariane ? Ariane, elle sort ce soir». Puis on a branché la télé. Suivront des heures d’angoisses. «Comme toutes les familles, on l’a appelé. Plusieurs fois. Sans réponse. On a vu à la TV que ça se passait au Bataclan. Ils ont évacué le public, les mains sur la tête. Je guettais chaque personne pour la voir. Mais toujours rien» se souvient Viviane. «Plus le temps avançait, moins on avait de nouvelles. Stéphane a appelé tous les hôpitaux de Paris, sans succès». Les recherches continuent le lendemain. Sur internet, plusieurs personnes assurent à la famille Theiller qu’Ariane est vivante. Jusqu’à un appel, à 14h. «Stéphane a téléphoné, pour nous dire que les policiers l’avait prévenu. Sa soeur faisait partie des victimes» lâche Viviane d’une voix blanche, en se touchant machinalement les mains. «J’ai eu l’impression d’une chape de glace qui me tombait dessus. Mon plus jeune fils, qui était avec moi, s’est effondré». Sans réaliser vraiment ce qui vient d’arriver, toute la famille se retrouve le dimanche suivant à Paris. Ils attendront trois jours pour voir le corps d’Ariane. «Comme une automate», Viviane est prise dans un tourbillon. «Je me souviens d’avoir dû gérer les réponses aux messages de condoléances, les futures obsèques de ma fille de 24 ans… Et des choses basiques, comme vider son appartement». Le choc est énorme. Les cartons contenant les affaires d’Ariane sont d’ailleurs toujours ici, à Besançon. Viviane ne les a ouverts qu’une fois, pour une amie de sa fille. «Je veux lui laisser son intimité» assure-t-elle. «Rien que pour son téléphone, quand on l’a récupéré, on a vu les dizaines de messages, «mais réponds-nous ?», «où es-tu ?», «Tu es en sécurité ?». Son ordinateur, c’est pareil. Je n’ai pas pu les ouvrir». Après une cérémonie au Père Lachaise, la jeune femme sera incinérée. C’est Viviane, qui a emménagé dans la cité bisontine quelques mois avant les attentats du Bataclan, qui récupérera les cendres. Elle souhaitait que sa fille repose près d’elle, même si elle n’avait pas d’attaches particulières en Franche-Comté. Je suis allé récupérer les cendres d’Ariane sur Paris, et j’ai fait le trajet retour en train jusqu’à Besançon avec les cendres de ma fille dans le sac à dos. C’était difficile. En revenant, le caveau n’était pas prêt. Viviane, la force d’une femme debout J’ai donc gardé les cendres de ma fille dans ma chambre, pendant un mois. Suivra une nouvelle cérémonie, au cimetière des Chaprais, à Besançon. Et une vie bouleversée, pour la famille Theiller. «Cela reste une blessure énorme pour tout le monde. Son papa est toujours extrêmement affecté. À chaque 13 novembre, il n’est pas bien». «Notre fils aîné, Stéphane, celui qui nous a appris la nouvelle, n’en parle pas. Jamais. Il ne va pas au cimetière» continue-t-elle. «Il n’avait qu’un an d’écart avec Ariane. Ils ont tout partagé. Mais c’est toujours trop dur pour lui. Mon dernier fils, Martin, me parle d’Ariane, mais jamais de sa mort». Et Viviane dans tout ça ? Le deuil et la reconstruction de la sexagénaire ont pris une forme différente. Après la mort d’Ariane, elle s’est ainsi rapprochée de sa fille. Elle s’est mise à écouter du metal, genre musical dont elle collectionne aujourd’hui les CD. A commencé à apprendre la guitare. A lu des comics, que son enfant dévorait et voulait dessiner. Le lien entre mère et fille a subsisté, malgré la mort, et s’est même renforcé. Viviane nous reçoit d’ailleurs aujourd’hui avec un T-Shirt noir, siglé de deux «W» jaune, l’emblème de la plus célèbre super-héroïne de comics, Wonder Woman. «C’était un T-Shirt que je lui avais acheté» sourit Viviane. «C’était le sien. C’est devenu le mien». «Ariane vit dans cette maison, m’accompagne au quotidien. Quand je rate un plat, ça me fait sourire, car elle n’était pas très forte en cuisine. Quand mon ordinateur est sale, ça me rappelle un moment où elle avait voulu, naïvement, nettoyer le sien avec de l’eau. Ce sont des souvenirs, qui me font penser à elle constamment. «Je continue ma vie, avec Ariane en moi. C’est un drame, mais il faut avancer. Tous ces jeunes qui ont perdu la vie à un concert, ils aimaient la vie. On ne les faisait pas taire. Donc je parle, je vis et je crie pour eux. Et pour ma fille». Dans ce chemin de deuil, Viviane retient deux moments particulièrement importants. D’abord sa visite du Bataclan au printemps 2016, lieu où est morte sa fille. Un moment douloureux, mais nécessaire. «Je me suis rendu compte que c’était un piège, une véritable souricière, qu’ils ne pouvaient pas s’en sortir. C’était une exécution» se souvient-elle. «Mais j’étais contente d’y être allée, pour voir ce qu’elle avait pu vivre». Puis, six ans plus tard, en 2022, sa venue au concert des Eagles of Death Metal, le groupe qui jouait au Bataclan lors des attentats. «Ils jouaient à La Rodia, à Besançon» dit Viviane. «Au fond de moi, je savais que je voulais aller les voir. Mais je ne savais pas si j’aurais la force. Au final, j’ai demandé à une amie de venir avec moi. Rewrite «Viviane, la force d’une femme debout» en français, en respectant le contexte de «Et c’était un super moment». Pourtant, malgré le traumatisme toujours présent, Viviane Theiller a ressenti de la peur lors de ce concert. Pendant le spectacle, les agents de sécurité s’agitaient. La sexagénaire a paniqué, pensant que «ça allait recommencer». «En fin de compte, c’était juste que le chanteur était allé dans le public», se rappelle-t-elle. «De toute façon, depuis la mort d’Ariane, chaque fois que je vais dans une salle de concert, mon premier réflexe est de regarder les sorties de secours», comme pour savoir comment échapper à d’éventuels tueurs. Pense-t-elle parfois aux terroristes qui lui ont enlevé sa fille ? «Pour eux, je ressens de l’indifférence», avoue Viviane. «J’en veux plus à ceux qui ont commandité ces massacres. Ceux qui ont tiré sont de pauvres types, des hommes perdus, qui ont été manipulés. Ils avaient l’âge de leurs victimes. Quelle tragédie épouvantable». «Ils ont attaqué des personnes qui ne pouvaient pas se défendre. C’était d’une lâcheté extrême. Je ne les hais pas, mais je ne peux pas pardonner.» Pas de pardon. Et contre ces tueurs, un combat «de tous les instants» : tout faire pour que leurs noms ne soient pas les seuls retenus par l’Histoire. Pour cela, Viviane a choisi un moyen simple : parler de sa fille et des autres victimes. «On me demande souvent ce que je ressens quand arrive cette date du 13 novembre», explique Viviane. «Eh bien moi, je suis contente. Car je sais que j’aurai l’occasion de parler de ma fille». Témoigner, raconter ce qu’ils étaient, ce qui les animait. Pour éviter que le monde, la société, les oublie. Voilà la plus grande peur de la sexagénaire : l’oubli. Que ce qui s’est passé ce soir de novembre 2015 soit effacé des mémoires. Une réalité qui peut sembler impossible. Mais dont Viviane a déjà fait l’expérience. «Quelques années après les attentats, je suis remontée à Paris pour une commémoration», livre-t-elle. «Devant le Bataclan, il y avait du monde, forcément. Et des passants s’arrêtaient, en ne sachant pas pourquoi on était rassemblés là. On a dû leur expliquer. Cela m’a profondément choqué». Cette année, Viviane remontera donc à Paris, comme chaque année, pour la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats du 13 novembre. Des moments mémoriels qu’elle ne goûte pas particulièrement, mais qui «sont nécessaires». Depuis notre arrivée chez Viviane, les minutes ont filé. Dans les tasses, le thé a refroidi. Logique, tout au long de notre entretien, nous ne l’avons presque pas touché, captivés par le récit de notre hôte du jour. Nous l’incitons d’ailleurs à parler d’elle. «Aujourd’hui, je crois aller bien» finit-elle par répondre. «En tout cas, j’ai la volonté d’aller bien. Ma vie a changé, et ne sera plus jamais la même. C’est certain. Mais je ne suis plus dans la peine, dans le chagrin. Je suis beaucoup plus énergique, combative, depuis ce drame. Peut-être plus moderne, aussi. Je le dois à ma fille. Elle était comme ça». «Ma force, c’est de pouvoir parler. Les attentats ne se sont pas arrêtés au 13 novembre, il le faut. Oui, ma fille est partie. Je dis «partie», car j’ai du mal à dire qu’elle est morte, qu’elle est décédée».[embed]https://www.youtube.com/watch?v=LS_9QR9zMRU[/embed]

Ariane Theiller, 24, tragically lost her life in the Bataclan attack on November 13, 2015, at the hands of terrorists. A life cut short. A tragedy that shook an entire family. For the past 10 years, her mother, Viviane, has carried her memory and fought to preserve it. Meet a mother with extraordinary strength and humanity.

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When knocking on Viviane Theiller’s door, it’s impossible not to notice her daughter’s name. Ten years have passed, but her name is still on the doorbell, surrounded by those of her brothers and her mother. Six letters: Ariane.

«I put the label on when I moved in, in August 2015,» explains the sixty-nine-year-old, with a sad smile, as she welcomes us into her home perched on the heights of Besançon (Doubs). «And I don’t feel the right to remove her name. She is still my daughter, she is still here. It’s not denial. She has the right to be on the label

On November 13, 2015, Ariane Theiller, 24, lost her life at the Bataclan, struck down by the bullets of Islamist terrorists while enjoying the Eagles of Death Metal concert. Like 89 other innocents, she was torn away from her family, friends, and colleagues. In the most tragic and unfair way possible.

At the death of her daughter, Viviane could have collapsed. But today, at the age of 69, her only wish is to continue talking about Ariane, who lives intensely in her mind and heart. «She was a ray of sunshine,» whispers her mother. «She was life, tolerance, open-mindedness, kindness. Ariane, I carry her within me. She continues to live within me

Ariane Theiller, 24 years old.

© Antoine Comte – France Télévisions

This duty to keep her daughter’s memory alive, «so that we don’t only remember the names of the assassins,» Viviane sees as a responsibility. Naturally, this energetic sixty-nine-year-old with a sparkling gaze, a former literature teacher, agreed to meet with us to reflect, with emotion and dignity, on her Ariane.

A cherubic face, laughing eyes under medium-length red hair, a smile revealing a dimple. In Viviane’s home, Ariane’s face, present in several photographs, catches your eye and immediately reveals a certain zest for life. As she serves us tea, her mother remembers.

As a child, she was very surprising, in her own world. Ariane was very natural, authentic, curious, and passionate. She was clumsy, made mistakes, which made her even more endearing.

«Ariane loved music,» continues Viviane, her eyes shining. «She started with the clarinet before flourishing with the guitar. She played well, she was very talented. She also loved traveling and drawing. Elle avait obtenu un master en édition, adorait les super-héroïnes et avait l’intention de se lancer dans les Comics. Bercée par les Beatles, Ariane s’était ensuite passionnée pour le metal et le hard rock. Avant le 13 novembre, elle était venue à Besançon et avait parlé avec enthousiasme de son prochain concert des Eagles au Bataclan.

Le 13 novembre 2015, Viviane Theiller, la mère d’Ariane, est rassurée de savoir que son fils aîné est en sécurité à Paris. Cependant, elle s’inquiète pour Ariane qui était sortie ce soir-là. Après des heures d’angoisse, la famille apprend que Ariane fait partie des victimes de l’attaque au Bataclan. Les jours qui suivent sont un tourbillon d’émotions pour Viviane, qui doit faire face à la perte de sa fille de 24 ans.

Les affaires d’Ariane restent inexplorées, conservées dans des cartons à Besançon. Viviane souhaite préserver son intimité en ne les ouvrant pas. Après une cérémonie au Père Lachaise, Ariane est incinérée et ses cendres sont ramenées à Besançon par sa mère. Viviane voulait que sa fille repose près d’elle, malgré l’absence de liens particuliers avec la Franche-Comté. J’ai donc gardé les cendres de ma fille dans ma chambre pendant un mois. Après cela, une nouvelle cérémonie aura lieu au cimetière des Chaprais à Besançon, bouleversant ainsi la vie de la famille Theiller. «Cela reste une blessure énorme pour tout le monde. Son papa est toujours extrêmement affecté. À chaque 13 novembre, il n’est pas bien», partage Viviane.

«Notre fils aîné, Stéphane, celui qui nous a appris la nouvelle, n’en parle pas. Jamais. Il ne va pas au cimetière», continue-t-elle. «Il n’avait qu’un an d’écart avec Ariane. Ils ont tout partagé. Mais c’est toujours trop dur pour lui. Mon dernier fils, Martin, me parle d’Ariane, mais jamais de sa mort.»

En ce qui concerne Viviane, le deuil et la reconstruction ont pris une forme différente. Après la mort d’Ariane, elle s’est rapprochée de sa fille en écoutant du metal, apprenant à jouer de la guitare et lisant des comics. Ce lien entre mère et fille s’est renforcé malgré la mort.

Aujourd’hui, Viviane porte un T-Shirt noir avec le logo de Wonder Woman, le super-héros préféré d’Ariane. Elle mentionne que ce T-Shirt était à l’origine d’Ariane et est maintenant le sien.

Viviane affirme qu’Ariane vit dans la maison et l’accompagne au quotidien. Elle continue sa vie avec Ariane en elle, avançant malgré le drame. Elle visite le Bataclan et assiste au concert des Eagles of Death Metal pour honorer la mémoire de sa fille. It was an amazing moment. Sa présence physique me manque. Mais elle est avec moi à chaque instant. Il y en a qui me disent : «il ne faut pas vivre avec les morts». Eh bien je crois qu’ils n’ont rien compris», lâche-t-elle dans un sourire. Avant de se quitter, Viviane insiste pour nous montrer un poème.

Celui-ci clôt le recueil De sang et de lumière, de Laurent Gaudé, paru en 2017, et revient sur les attentats du 13 novembre. Son nom : Le Serment de Paris. Comme le serment d’une mère, fait à sa fille décédée. En voici la conclusion.

«Ils ne voient pas qu’ils ne nous tuent pas lorsqu’ils nous abattent
De père en fils
D’amis en amis
De passant en passant,
Nous nous transmettons l’humanisme de combat.
Et ce qui naît là,
Dans toutes ces foules de toutes ces villes,
Ce qui grandit et nous donne la force de relever la tête;
C’est la part belle,
Que nous sauvons, siècle après siècle,
Comme un bien précieux, au-delà de nos vies,
La part belle
De lumière
De sourire
Et d’esprit» Elle reste vivante en moi. Et des tâches simples comme vider son appartement sont maintenant douloureuses pour Viviane, la mère d’Ariane, victime de l’attentat du Bataclan. Les affaires d’Ariane sont toujours à Besançon, non ouvertes par respect pour son intimité. Même les messages sur son téléphone et son ordinateur restent inaccessibles. Après une cérémonie au Père Lachaise, Ariane sera incinérée et ses cendres reposent désormais près de sa mère à Besançon. La famille Theiller reste profondément affectée par cette tragédie, surtout le père d’Ariane. Les fils de Viviane ont chacun leur propre manière de faire face au deuil, mais pour Viviane, écouter du métal, apprendre la guitare et lire des comics sont des moyens de se rapprocher de sa fille décédée. Le lien entre mère et fille persiste, même après la mort, et s’est renforcé. Viviane porte un T-shirt noir avec deux «W» jaunes, le symbole de Wonder Woman, un vêtement autrefois appartenant à sa fille Ariane. Elle continue sa vie avec les souvenirs d’Ariane présents dans son quotidien, et affirme que sa fille vit en elle. Malgré la tragédie, Viviane choisit de continuer à avancer, en parlant, vivant et criant pour sa fille et pour tous les jeunes qui ont perdu la vie lors des attentats.

Elle se rappelle de deux moments importants dans son deuil : sa visite au Bataclan, où Ariane est décédée, et sa présence au concert des Eagles of Death Metal, le groupe qui jouait lors des attentats. Bien que le traumatisme soit toujours présent, Viviane refuse de pardonner aux terroristes qui ont pris la vie de sa fille et d’autres innocents. Elle mène un combat constant pour que les noms des victimes ne soient pas oubliés par l’Histoire, en racontant leur histoire et en refusant d’oublier. Parce que je sais que j’aurai l’opportunité de parler de ma fille. Témoigner, raconter ce qu’ils étaient, ce qui les animaient. Pour ne pas que le monde, la société, les oublient. Voilà la plus grande peur de la sexagénaire : l’oubli. Que ce qui s’est passé ce soir de novembre 2015 soit effacé des mémoires. Une réalité qui peut paraître impossible. Mais dont Viviane a déjà fait l’expérience. «Quelques années après les attentats, j’étais remonté à Paris pour une commémoration» livre-t-elle. «Devant le Bataclan, il y avait du monde, forcément. Et des passants s’arrêtaient, en ne sachant pas pourquoi on était rassemblé là. On a dû leur expliquer. Cela m’a profondément choqué».

Cette année, Viviane remontera donc à Paris, comme tous les ans, pour la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats du 13 novembre. Des moments mémoriels qu’elle ne goûte pas particulièrement, mais qui «sont nécessaires». Depuis notre entrée chez Viviane, les minutes ont filé. Dans les tasses, le thé a refroidi. Logique, tout au long de notre entretien, nous ne l’avons presque pas touché, happé par le témoignage de notre hôte du jour. Nous l’invitons d’ailleurs à parler d’elle. «Aujourd’hui, je crois aller bien» finit-elle par répondre. «En tout cas, j’ai la volonté d’aller bien. Ma vie a changé, et ne sera plus jamais la même. C’est certain. Mais je ne suis plus dans la peine, dans le chagrin. Je suis beaucoup plus énergique, combative, depuis ce drame. Peut-être plus moderne, aussi. Je le dois à ma fille. Elle était comme ça».

«Ma force, c’est de pouvoir parler. Les attentats ne se sont pas arrêtés au 13 novembre, il le faut. Oui, ma fille est partie. Je dis «partie», car j’ai du mal à dire qu’elle est morte, qu’elle est décédée. Sa présence physique me manque. Mais elle est avec moi à chaque instant. Il y en a qui me disent : «il ne faut pas vivre avec les morts». Eh bien je crois qu’ils n’ont rien compris» lâche-t-elle dans un sourire. Avant de se quitter, Viviane insiste pour nous montrer un poème. Celui-ci clôt le recueil De sang et de lumière, de Laurent Gaudé, paru en 2017, et revient sur les attentats du 13 novembre. Son nom : Le Serment de Paris. Comme le serment d’une mère, fait à sa fille décédée. En voici la conclusion. «Ils ne voient pas qu’ils ne nous tuent pas lorsqu’ils nous abattent, De père en fils, D’amis en amis, De passant en passant, Nous nous transmettons l’humanisme de combat. Et ce qui naît là, Dans toutes ces foules de toutes ces villes, Ce qui grandit et nous donne la force de relever la tête; C’est la part belle, Que nous sauvons, siècle après siècle, Comme un bien précieux, au-delà de nos vies, La part belle De lumière De sourire Et d’esprit». Rencontre avec une mère d’une force et d’une humanité prodigieuse.

Lorsqu’on frappe à la porte de Viviane Theiller, impossible de ne pas remarquer le prénom de sa fille. Dix ans se sont écoulés, mais le nom d’Ariane est toujours inscrit sur la sonnette, aux côtés de ceux de ses frères et de sa mère. Six lettres : Ariane.

«J’avais mis l’étiquette depuis mon emménagement en août 2015» explique la sexagénaire, un sourire triste aux lèvres, alors que nous entrons dans sa maison perchée sur les hauteurs de Besançon (Doubs). «Je ne me permets pas d’effacer son prénom. Elle reste ma fille, elle est toujours là. Ce n’est pas du déni. Elle a le droit d’être sur l’étiquette«.

Le 13 novembre 2015, Ariane Theiller, 24 ans, a perdu la vie au Bataclan, victime des balles des terroristes islamistes alors qu’elle assistait au concert des Eagles of Death Metal. Comme 89 autres innocents, elle a été arrachée à sa famille, à ses amis, à ses collègues, de la manière la plus tragique et la plus injuste qui soit.

Face à la perte de sa fille, Viviane aurait pu s’effondrer. Cependant, aujourd’hui, à l’âge de 69 ans, son seul souhait est de continuer à parler d’Ariane, qui vit intensément dans son esprit et dans son cœur. «Elle était un soleil» murmure sa mère. «Elle représentait la vie, la tolérance, l’ouverture d’esprit, la gentillesse. Ariane vit en moi. Elle continue d’exister en moi«.

Ce devoir de maintenir la mémoire de sa fille vivante, «pour que l’on se souvienne non seulement des noms des assassins«, est pour Viviane une responsabilité. Naturellement, cette sexagénaire énergique aux yeux pétillants, ancienne professeure de lettres, a accepté de nous rencontrer pour évoquer avec émotion et dignité son Ariane.

Un visage enfantin, des yeux pétillants sous des cheveux roux mi-longs, un sourire laissant entrevoir une petite fossette. Sur plusieurs photographies chez Viviane, le visage d’Ariane transparaît, révélant immédiatement une joie de vivre évidente. Alors qu’elle nous sert une tasse de thé, sa mère se remémore.

Petite, elle était très surprenante, dans son monde. Ariane était très naturelle, authentique, curieuse et passionnée. Elle était maladroite, faisait des gaffes, ce qui la rendait encore plus attachante.

«Ariane aimait la musique» poursuit Viviane, les yeux brillants. «Elle a commencé par la clarinette avant de se passionner pour la guitare. Elle jouait bien, elle était très douée. Elle aimait également voyager et dessiner. Après avoir obtenu un master en édition, elle était fan de super-héroïnes et souhaitait se lancer dans les Comics«.

Élevée aux Beatles, Ariane est ensuite devenue passionnée par le metal et le hard rock. «Quelques jours avant le 13 novembre, elle était à Besançon» se souvient Viviane. «Elle sortait d’un autre concert qu’elle n’avait pas apprécié. «Heureusement, je vais bientôt voir les Eagles au Bataclan. Elle m’avait dit que ça allait être génial, du bon rock.

Le 13 novembre 2015, Viviane Theiller est rassurée. Elle part courir, puis bricole le calendrier de l’avent d’Ariane, qui cette année avait des motifs de chouette. Elle se couche vers 22h, avant d’être appelée par son fils aîné, Stéphane.

Il habitait aussi à Paris. Il a dit, «il y a du grabuge, mais rassurez-vous, moi, je suis à l’abri, je ne risque rien». Et immédiatement, j’ai dit, «et Ariane ? Ariane, elle sort ce soir». Puis on a branché la télé.

Des heures d’angoisse suivent. «Comme toutes les familles, on l’a appelé. Plusieurs fois. Sans réponse. On a vu à la TV que ça se passait au Bataclan. Ils ont évacué le public, les mains sur la tête. Je guettais chaque personne pour la voir. Mais toujours rien», se souvient Viviane. «Plus le temps avançait, moins on avait de nouvelles. Stéphane a appelé tous les hôpitaux de Paris, sans succès.»

Ariane, c’était la vie, la musique aussi.

© Antoine Comte – France Télévisions

Les recherches se poursuivent le lendemain. Sur internet, plusieurs personnes assurent à la famille Theiller qu’Ariane est vivante. Jusqu’à un appel à 14h. «Stéphane a téléphoné, pour nous dire que les policiers l’avaient prévenu. Sa sœur faisait partie des victimes», lâche Viviane d’une voix blanche, en se touchant machinalement les mains. «J’ai eu l’impression d’une chape de glace qui me tombait dessus. Mon plus jeune fils, qui était avec moi, s’est effondré.»

Sans vraiment réaliser ce qui vient de se passer, toute la famille se retrouve à Paris le dimanche suivant. Ils attendent trois jours pour voir le corps d’Ariane. «Comme un automate», Viviane est prise dans un tourbillon. «Je me souviens d’avoir dû gérer les réponses aux messages de condoléances, les futures obsèques de ma fille de 24 ans… Et des choses basiques, comme vider son appartement.» Le choc est énorme.

Les cartons contenant les affaires d’Ariane sont toujours à Besançon. Viviane ne les a ouverts qu’une fois, pour une amie de sa fille. «Je veux lui laisser son intimité», assure-t-elle. «Rien que pour son téléphone, quand on l’a récupéré, on a vu les dizaines de messages, «mais réponds-nous ?», «où es-tu ?», «Tu es en sécurité ?». Son ordinateur, c’est pareil. Je n’ai pas pu les ouvrir.»

Ariane est l’une des victimes de l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015.

© Antoine Comte – France Télévisions

Après une cérémonie au Père Lachaise, la jeune femme sera incinérée. C’est Viviane, qui a emménagé dans la cité bisontine quelques mois avant les attentats du Bataclan, qui récupérera les cendres. Elle souhaitait que sa fille repose près d’elle, même si elle n’avait pas d’attaches particulières en Franche-Comté.

Je suis allée récupérer les cendres d’Ariane sur Paris, et j’ai fait le trajet retour en train jusqu’à Besançon avec les cendres de ma fille dans le sac à dos. C’était difficile. En revenant, le caveau n’était pas prêt. J’ai donc gardé les cendres de ma fille dans ma chambre, pendant un mois.

Une nouvelle cérémonie aura lieu au cimetière des Chaprais, à Besançon. La vie de la famille Theiller est bouleversée. «Cela reste une blessure énorme pour tout le monde. Son papa est toujours extrêmement affecté. Chaque 13 novembre, ce n’est pas facile.

«Notre fils aîné, Stéphane, celui qui nous a appris la nouvelle, n’en parle pas. Jamais. Il ne va pas au cimetière», continue-t-elle. «Il n’avait qu’un an d’écart avec Ariane. Ils ont tout partagé. Mais c’est toujours trop dur pour lui. Mon dernier fils, Martin, me parle d’Ariane, mais jamais de sa mort.»

Et Viviane dans tout cela ? Le deuil et la reconstruction de la sexagénaire ont pris une forme différente. Après la mort d’Ariane, elle s’est ainsi rapprochée de sa fille. Elle s’est mise à écouter du metal, genre musical dont elle collectionne aujourd’hui les CD. A commencé à apprendre la guitare. A lu des comics, que son enfant dévorait et voulait dessiner. Le lien entre mère et fille a subsisté, malgré la mort, et s’est même renforcé.

Viviane nous reçoit d’ailleurs aujourd’hui avec un T-Shirt noir, siglé de deux «W» jaune, l’emblème de la plus célèbre super-héroïne de comics, Wonder Woman. «C’était un T-Shirt que je lui avais acheté,» sourit Viviane. «C’était le sien. C’est devenu le mien.»

«Ariane vit dans cette maison, m’accompagne au quotidien. Quand je rate un plat, ça me fait sourire, car elle n’était pas très forte en cuisine. Quand mon ordinateur est sale, ça me rappelle un moment où elle avait voulu, naïvement, nettoyer le sien avec de l’eau. Ce sont des souvenirs, qui me font penser à elle constamment.»

«Je continue ma vie, avec Ariane en moi. C’est un drame, mais il faut avancer. Tous ces jeunes qui ont perdu la vie à un concert, ils aimaient la vie. On ne les faisait pas taire. Donc je parle, je vis et je crie pour eux. Et pour ma fille.»

Dans ce chemin de deuil, Viviane retient deux moments particulièrement importants. D’abord sa visite du Bataclan au printemps 2016, lieu où est morte sa fille. Un moment douloureux, mais nécessaire. «Je me suis rendu compte que c’était un piège, une véritable souricière, qu’ils ne pouvaient pas s’en sortir. C’était une exécution,» se souvient-elle. «Mais j’étais contente d’y être allée, pour voir ce qu’elle avait pu vivre.»

Puis, six ans plus tard, en 2022, sa venue au concert des Eagles of Death Metal, le groupe qui jouait au Bataclan lors des attentats. «Ils jouaient à La Rodia, à Besançon,» dit Viviane. «Au fond de moi, je savais que je voulais aller les voir. Mais je ne savais pas si j’aurais la force. Au final, j’ai demandé à une amie de venir avec moi.

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